Ce petit traité est dédié à tous ceux qui se lancèrent,
pleins d’espoir, dans la lecture de la philosophie, et se heurtèrent,
pleins d’amertume, à la complexité de sa science.
Ce petit traité est dédié à tous ceux qui durent confronter
ses merveilleuses révélations à l’impossibilité de les faire vivre,
à ceux qui s’aperçurent navrés, du rabâchage auquel on l’oblige.
Ce petit traité est dédié à tous ceux qui ont désiré se construire
un avis de la culture et de la sagesse des hommes, et se sont
finalement résignés à enfermer, tous les soirs, leurs rêves et
leurs espoirs dans le tiroir de leur table de chevet.
Ce petit traité est dédié à tous ceux qui n’ont jamais ouvert
un bouquin de philo de peur d’alimenter leur complexe.
PERMIS
DE PHILOSOPHER
Extrait
Pourtant
j’avais bien commencé. J’avais acheté un dictionnaire balèze et
je m’étais attelé à Nietzsche, à Kant, et tous les collègues.
J’ai dû renoncer très vite. Soit que je ne m’y suis pas pris dans
le bon ordre, soit que je suis trop vieux et un peu ramolli du
bulbe. Au début, j’arrivais à comprendre une phrase par page,
et petit à petit, je parvenais à piger des petits paragraphes,
je m’habituais au jargon. Et puis en fermant le bouquin, je m’apercevais
que je ramais autant qu’avant, pire, que j’en avais pris un coup
terrible à l’amour-propre et à la dignité. Moi qui rêvais de me
forger un avis, de trouver une voie cohérente à mon existence,
je me rendais compte que je n’étais même pas capable de comprendre
la philosophie. Moi qui souhaitais donner à ma vie un sens logique
et réfléchi, j’en étais réduit à mendier dans les bouquins les
miettes de pensées à ma portée et je découvrais parfois l’effroyable
fierté d’assimiler, de-ci, de-là, quelque raisonnement hasardeux.
Du moins en avais-je la sensation, jamais la réelle assurance.
Et toc, je faisais partie du troupeau, celui à qui il n’est pas
demandé de comprendre, parce qu’il en est tout simplement incapable.
Et moi qui me croyais intelligent !
J’intégrai
consciemment la foule des anonymes et des insignifiants et je
me surpris à pester avec eux, à n’être jamais content, à râler
qu’on ne nous écoute pas, et ultime signe d’intégration, à pester
qu’ « on nous prend vraiment pour des cons » ! Je n’étais ni
du côté des charlatans ni de celui des philosophes, mais j’étais
simplement assimilé à la mouvance imprécise de la société. J’en
avais tous les symptômes, y compris ceux de l’impuissance et de
la paranoïa...
...Philosopher
dans ces conditions pour un mec normal, c’est du masochisme, c’est
presque suicidaire. Ne reprochez pas aux hommes et aux femmes
moyens de se protéger, de se recroqueviller sur leur famille et
sur leur vie, ne leur reprochez pas de se consoler avec de pitoyables
ersatz de vie et des joies achetées au système comme autant d’indulgences.
Peut-être même est-ce la trace de leur véritable réflexion. Combien
d’hommes et de femmes prêts à se battre pour leurs idées, prêts
à défendre leur volontés profondes, prêts à faire valoir leurs
droits, à exprimer leurs sentiments, ont-ils enfouis tout cet
espoir sous une vie matérielle tranquille et la sécurité d’un
foyer bienheureux. Avaient-ils vraiment d’autre choix ? Ne sont-ils
pas plus sages parfois que les pauvres fous que l’on voit s’agiter
vainement devant les défilés ou à la sortie des supermarchés,
du moment que eux ont compris qu’ils n’avaient pas droit au chapitre,
que l’on n’attendait rien ni de leur avis, ni de leurs envies.
Je vous en montrerai moi des philosophes modernes, submergé par
les emmerdes, aux prises avec des familles pachydermiques, et
s’acharnant à distiller de cette médiocrité l’essence obstinée
d’une improbable joie .
Ne
soyons pas trop méchants. C’est dommage, c’est même dégueulasse.
C’est dommage que la sagesse nous conduise irrémédiablement à
la solitude ou au renoncement. C’est dommage que cet hédonisme
à la petite semaine (je hasarde le terme) soit toujours synonyme
de résignation. Mais c’est le destin écoeurant de celui qui relève
le défi insensé de philosopher dans les repères de l’argent, de
la force, de la ruse, et de l’intelligence.