Socrate
prétendait ne rien savoir. A vrai dire il se vantait un peu, et
ses fanfaronnades ne lui valurent d’ailleurs rien de bon. Mais
avouer malgré tout que notre savoir (qui existe, c’est tout bêtement
ce qui correspond à notre culture) est entaché des erreurs, des
croyances, et des faiblesses de notre passé, et que notre pensée
(qui existe, c’est elle qui imagine et organise les péripéties
de notre avenir) subit l’influence de ces égarements, des mauvaises
interprétations ou compréhensions des textes et des paroles, et
mêle aux éclairs de lucidité la confusion extrême de la multitude
des idées, constitue un point de départ pour appréhender sereinement
notre actuelle condition d’humain. Voilà en quelques mots, les
défaillances et les dérives inévitables (et inévitées) qui sont
le matériau avec lequel la raison doit bâtir notre avenir, et
que je vous propose de regrouper sous le nom générique de malentendus.
Mais éclairons notre raisonnement (toujours hasardeux on est bien
d’accord) à la lueur de quelques exemples.
C’est dans la vie de tous les jours (ce qui ne veut strictement
rien dire) qu’il faut puiser le matériau de base de notre raisonnement.
Et c’est pas ça qui manque !
Il suffit de parler avec les gens, simplement, des divers sujets
politiques ou de société pour s’apercevoir de la confusion qui
règne dans notre esprit. Il est rare qu’une conversation un peu
prolongée (disons cinq minutes) n’apporte pas chez la même personne
sa dose de contradiction. Faites l’expérience vous-même, vous
vous apercevrez que les contradictions ne tardent pas à se bousculer
dans la bouche de votre interlocuteur quel qu’il soit, ou dans
la vôtre. Evidemment, bien présenté, ça pourrait passer pour de
l’ouverture d’esprit. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent
jamais d’avis, dit-on. ...
...C’est pour ça que la propagande politique est dangereuse, c’est
pour ça que l’opinion de foule est dangereuse. Parce qu’elles
s’adressent à notre réactivité et à notre émotivité superficielles,
comme la publicité s’adresse à nos besoins instantanés, à nos
désirs inconscients.
Mais voilà ! Les prédicateurs de ces bonnes paroles ne cherchent
pas la réflexion de leurs interlocuteurs mais leur adhésion. Le
système nous oblige lui-même à trahir notre liberté de penser
pour adhérer en bloc, pour choisir, pour participer à une communauté.
Chacun sent en allant voter qu’il malmène douloureusement la réflexion,
la petite philosophie intime qu’il avait élaborée pas à pas, avec
précaution, avec amour même. Le suffrage universel, malgré les
vertus qu’il faut lui reconnaître, ébranle nos ébauches de sagesse
et nous oblige sans le vouloir au malentendu, il plébiscite le
malentendu.
La connerie n’est pas un déficit d’intelligence, c’est un déficit
de la volonté d’intelligence. Alors là je m’arrête un instant,
parce que je suis très fier de cette phrase, je sais pas pourquoi,
vous pouvez même vous la noter. Y a pas de droit S.A.C.E.M., à
consommer sans modération....
...Seuls les O.G.M. ont défié la tyrannie des malentendus. Comme
doués d’une conscience diffuse, ils ont revendiqué haut et fort
le danger qu’ils représentent en avouant leur impuissance à l’évaluer.
Chapeau, les gars ! Y a pas à dire, le fait de les modifier les
rend quand même plus courageux. Ça, c’est de la graine de champion
! N’empêche que ! Après nous avoir fait le coup des bons sentiments,
cachés quelques temps derrière la création de médicaments et la
lutte contre la faim dans le monde, ces petits pas « sans-gêne
» viennent révolutionner notre culture millénaire du malentendu.
Ils clament leur différence, ils ne se dissimulent pas derrière
des faux-semblants ou de bonnes paroles. Non, eux, ils viennent
défier notre esprit critique, à découvert, ils s’adressent à notre
courage. Ils étalent au grand jour les risques qu’ils représentent
sans nous donner la moindre garantie des bienfaits qu’ils peuvent
apporter. Pour des types stériles, ils ont quand même des couilles
! Respect !
Ils sont le progrès, ils sont la jeunesse, ils sont l’avenir ;
et c’est à ce titre qu’ils pérorent, le peigne dans le maillot,
la mèche rebelle, en trompe-la-mort.Bon, on a bien compris, le
malentendu c’est ENORME !
Mais à quoi ça nous avance tout ça, n’est-ce pas juste une question
de vocabulaire. Tu parles d’une révélation ! Qu’on n’est jamais
sûr de rien ? Qu’on est toujours influencé dans nos décisions
par les autres, par la culture, par des choses aussi peu rationnelles
que les traditions, l’information, la religion, l’intuition ?
Que la complexité étouffe malgré nous la volonté de clairvoyance
? Qu’une intelligence humaine ne peut embrasser la multitude des
savoirs ? Qu’elle est toujours soumise à l’influence de sa psychologie
et de ses affects? Que la conviction n’empêche pas l’erreur ?
Que tout est sujet à discussion ? Que la vérité n’existe pas ?
Que l’humanité se construit de tâtonnements, d’hésitations ? Que
nous sommes victimes de nos faiblesses et de nos psychismes d’êtres
vivants ? Que l’individu est une microscopie et sa pensée aussi
fragile qu’une particule de poussière ? Et si on se met à faire
de la poésie là-dessus, on n’est pas couché et pas beaucoup plus
avancé.
Qu’est-ce qu’on chipote ? O.K., appelons tout ça des malentendus.
Et alors ? Et alors,
L’INNOCENCE ! ...
...En admettant que mon propos soit un tissu d’âneries ou que
je me méprenne sur la compréhension de la vie qui m’entoure, que
mon raisonnement soit dévoyé par nombre de contingences que j’ignore,
dois-je alors m’autocensurer, dois-je me sentir coupable d’oser
exhiber une chose aussi aléatoire ? Ou suis-je fatalement un mec
banal, qui se démène dans son univers d’approximations et essaie
d’en extraire sa part de vérité en s’obligeant à une illusoire
clairvoyance ?
Pour moi, la pire énormité n’aura été qu’une méprise de plus,
infime gouttelette noyée dans un flot grossissant et incontrôlable,
le flot terrifiant des malentendus !