...Ça
n’a l’air de rien, mais c’est la révolution.
J’ai un tonton qui fait des voyages. Il a bossé comme une mule
toute sa vie et il profite de sa retraite, le brave homme. Il
est heureux, je crois. Il m’a montré son petit carnet où il tient
les comptes. Un registre où il inscrit la date et la destination
des vols. Prendre l’avion, c’était son rêve. Et le voilà qui bat
des records ! Déjà plus de 30 vols ! Il dit ça avec beaucoup d’émotion
et de fierté dans la voix.
Pas loin de chez lui, habite un climatologue, un chercheur, un
mec érudit, qui cause dans le poste, un savant, tout sauf une
andouille, et qui lui aussi semble avoir trouvé un sens à sa vie.
Il nous explique qu’il refuse de prendre l’avion, pas parce qu’il
a la trouille, mais par conviction, par respect pour l’environnement,
par retenue. Drôle d’oiseau ! Encore un huluberlu. Mais voilà,
mine de rien, ce gars-là fait la révolution ! ! ! !...
...Les révolutionnaires qui brandissaient des tronches sanguinolentes
au bout de quelque piquet devaient avoir une vague conscience
qu’ils étaient en train de foutre la merde. C’était dans leur
intention. Rien n’est moins sûr pour les révolutionnaires modernes.
C’est ça qui est nouveau. La nouvelle révolution est de prime
abord non-violente, elle s’apparente à une forme de sagesse, elle
cultive des valeurs de fraternité, mais ce n’est pas en cela qu’elle
innove. Elle innove dans le sens où c’est une révolution qui ne
se fait en réaction ni au manque, ni à la privation (de liberté,
de nourriture), ni à la souffrance, mais en réaction à l’excès.
De fait, elle ne nourrit pas de haine particulière, elle n’a pas
de volonté d’abattre, elle n’a pas d’organisation ni militaire,
ni sociale, elle n’est pas épidermique. Elle s’impose par la nécessité
et la raison. Elle est une révolution culturelle, due à l’évolution
des sensibilités, à des prises de consciences individuelles. Elle
innove dans le sens où elle n’est pas une révolution de groupes,
de clans, de classes, elle est une révolution d’individus. ...
...Mais qu’on ne s’y trompe pas. La modération n’est pas une utopie
de plus ni une solution, ce n’est pas un concept, ni un programme.
C’est une aspiration, et c’est à ce titre qu’elle est inévitable.
C’est une réaction sensible au monde que nous vivons. Les inégalités
criantes doivent se résoudre, les esclaves se révolter, les opprimés
s’insurger, les pauvres renverser les systèmes. L’histoire nous
apprend que toujours s’opère ce changement violent en réaction
à une trop fort déséquilibre.
Aujourd’hui encore s’établissent les conditions d’une telle explosion.
Cette fois à l’échelle planétaire ! La modération s’impose donc
simplement comme une envie de résoudre l’équation instable de
notre monde par la paix. L’idée nouvelle vient du fait qu’on puisse
résorber les différences trop dangereuses par un nivellement volontaire,
et non par des actes violents et forcés. La nouveauté vient du
fait que les injustices font souffrir aussi, mais pour des raisons
différentes, ceux et celles qui en bénéficient ou qui en sont
juste les témoins. La nouveauté est que notre pouvoir de connaissance
et d’information décuplé plonge notre œil dans toute la misère
du monde avec une précision chirurgicale et une persévérance jamais
égalée. Le seuil de tolérance évolue, voilà la cause inattendue
d’une révolution d’un autre type. La nouveauté est que le cœur,
qui est avec l’extrême bout du sexe, une partie des plus sensibles
de notre individu, ne peut se tenir à l’écart, il ne peut plus
se cacher, il est forcément impliqué dans les tribulations des
injustices, des différences et de la misère du bout du monde.
La modération, plus que le partage, est d’abord une proposition
spontanée de notre sensibilité pour trouver une solution individuelle
à une conscience permanente de notre implication dans les saloperies
humaines globalisées. ...
...La modération est une réaction personnelle étroitement liée
et directement consécutive de la relation et de l’attention portée
à l’autre. Au contraire de l’excès et de l’abstinence. L’excès
abuse de l’amour de l’autre, l’abstinence le prive. ...
...La modération s’impose comme une source de paix et de joie
dans des domaines aussi inattendus que le sport (souvenons-nous
de Pierre de Coubertin), la religion (il suffit de constater l’horreur
de l’excès pour se persuader de la nécessité de modération) Et
rien à voir avec la tolérance ! La tolérance est une foutaise
! Tolérer l’autre n’empêche pas d’être persuadé d’avoir raison
en tout, de le mépriser, peut-être même de le haïr, c’est juste
l’autoriser à exister. La modération, elle, reconnaît que la vérité
n’est pas entière et s’inquiète de ne l’imposer à personne à cause
du doute évident qui existe. La modération, là encore, s’inquiète
de la conviction de l’autre.
La modération est source de paix et de joie dans des domaines
aussi évidents que la politique (les déterminismes et les volontarismes
excessifs n’engendrent-ils pas les pires atrocités ?), la philosophie
(la philosophie est par nature le domaine du doute et de la prudence,
la philosophie est l’apprentissage méthodique de l’incertitude
et de la modération).
La modération sera notre meilleure alliée dans le travail, n’en
déplaise aux excités du libéralisme, aux avides de rentabilité,
aux théoriciens de la compétitivité, aux fanatiques de la réussite.
Je savais que celle-là, elle allait vous plaire ! Le travail est
utile à la réalisation personnelle autant qu’à l’œuvre collective.
Mais cette utilité mérite d’être établie par la réflexion de chacun.
Et pour réfléchir, il faut du temps. Et pour philosopher aussi
; et pour s’instruire, itou ; et pour rêver, idem ; et pour contempler,
pareil ; et pour élever ses enfants, n’en parlons pas. Et qu’est-ce
qui est donc le plus important ? La modération dans le travail,
comme dans tout, est gage de culture et de civilisation. La paresse
artistique est une notion indispensable à notre identité d’homme
moderne.
La modération, c’est aussi bon pour la télé, c’est bon pour le
pinard. Dès lors, le pinard et la télé, c’est bon pour nous !
...
...Et la révolution, dans tout ça ?
Elle fait ce qu’elle peut, tiens, la révolution. Mais avouez que
si la modération devait aboutir à une catastrophe économique ou
à une révolution, ce serait quand même un comble ! Et ce n’est
cependant pas impossible. Le danger de l’individualisme, c’est
qu’il n’y voit pas plus loin que le bout de son nez. Mais tranquillisez-vous
braves gens, et dormez-en paix, il ne se sent pas seul dans ce
cas. C’est pas ça qui le retient !
La communauté d’action doit prendre en main ses états d’âme sans
les juger, pour en faire quelque chose de cohérent pour l’ensemble.
La solidarité et la politique entrent en jeu comme un pouvoir
exécutif des décisions intimes des hommes. Alors la révolution
n’existe plus et se transforme en évolution, avec modération,
dans la compréhension. L’écoute annihile chez l’autre toute tentation
à la violence, l’écoute mate dans l’œuf tout embryon de révolution.
On a envie d’applaudir ! Tant d’évidence, tant de candeur ! On
a les larmes aux yeux ; on dirait le pays de Candy ! Alors j’ai
téléphoné à Georges Bush pour lui expliquer le coup. Et voici
ce qu’il m’a répondu. « Hey man, what are you talking to me with
your fucking modération ! You can put it in your ass ! ! » Bon,
j’ai pas tout compris mais je crois qu’en gros, il était pas chaud
chaud pour le projet. ...
...L’homme se découvre comme un naufragé. Il survit dans un lieu
fini perdu dans l’univers infini, la terre, comme sur une île
minuscule au milieu de l’océan. Comme sur une île, il doit gérer
la ressource, il doit gérer les crises internes qui peuvent précipiter
sa race, il doit adapter ses appétits à la capacité de la nature
qui l’entoure, il doit protéger son espace pour ne pas compromettre
sa survie, il doit se soumettre à la finitude de son environnement.
Nous venons de faire le tour de notre île, nous venons de découvrir
ses moindres recoins et nous connaissons maintenant ses capacités
et ses limites. La modération découle directement de cette conscience
récente, et nous nous faisons progressivement à cette nouvelle
idée.
Là, tu vois, pour finir, je me serais bien lancé dans une tirade
lyrique, voir messianique, mais je suis bien obligé d’allier le
geste à la parole.
Je vous souhaite juste bon vent et beaucoup de joie. Je montre
l’exemple.
J’use de modération.